Ch. 4

 

 

Une histoire d'Abbayes

 

Comme nous l'avons déjà évoqué à plusieurs reprises, la destinée du village est, depuis des temps très anciens[1], liée à l'abbaye de Saint-Epvre lès Toul. Mais une abbaye peut parfois en cacher une autre.

 

La rue de l'Abbaye

La curiosité d'un passionné d'histoire locale et des ordres religieux, ne peut être qu'aiguisée lorsqu'il apprend l'ancien nom d'une des rues de son village : la " rue du Bois " était dans le passé la " rue de l'Abbaye ".

Hélas, l'étude des documents d'archives n'a donné, jusqu'à présent, aucun résultat à la hauteur d'une telle perspective. Les seuls textes évoquant cette " abbaye " se contentent soit de rapporter certains propos de villageois non contemporains de l'établissement religieux, soit d'en mentionner l'existence comme un fait avéré.

Le plus ancien texte mentionnant l'Abbaye se trouve dans l' " Etat du temporel des paroisses ", rédigé en 1709. Il décrit le village et souligne :

" ... l'autre partie qui est éloignée de deux ou trois cents pas au moins de l'église, se nomme la rue de l'Abbaye à cause, à ce que disent les anciens qu'il y avoit autrefois une abbaye qui pourroit être une espèce de prieuré, dont on n'a pu dire le nom, et qui étoit à ce qu'ils disent de l'ordre de Saint-Benoît dépendant de l'abbaye de Saint-Epvre, et l'on assure qu'il y a encore des vestiges de caves et autres bâtiments. "

Par ailleurs, les archives de la Cour des Comptes de Nancy recèlent un formulaire, inventoriant la commune en 1708, qui stipule, à la rubrique : " Ecclésiastiques réguliers ; leurs ordres et les ermites :

il ny a lun ny lautre. Il ny a religieux. "

La présence des moines remonte donc, si elle a effectivement eu lieu, à une période plus ancienne.

En 1865, la Société d'Archéologie Lorraine décrit sommairement les vestiges qui subsistaient encore à l'époque, mais n'apporte aucun argument décisif sur leur origine :

" Dans la rue du Bois, anciennement rue de l'Abbaye, il y avait autrefois une abbaye ou un prieuré de l'ordre de Saint-Benoît ; les vestiges de bâtiments se voient encore (C.) ; ce sont des constructions du XVe ou du XVIe siècle : fenêtres à croisillons, niche, statue et dais de cette époque ; à peu de distance, dans les vignes[2], cimetière de l'abbaye et découverte, en 1864, de sépultures. "

En 1889, la " monographie communale des instituteurs de Meurthe et Moselle " indique la localisation de ces vestiges :

" Autrefois, abbaye ou prieuré de l'ordre de Saint-Benoît ; des vestiges de bâtiments se voient encore à la maison Gérard Nicolas, quartier Chaville[3], rue du Bois (dite aussi de l'Abbaye). "

Les autres documents consultés ne font que citer les précédentes sources sans les vérifier ni les étayer.

La présence d'une abbaye ou d'un prieuré à Selaincourt n'est mentionnée dans aucun des ouvrages modernes de référence sur la vie monastique en Lorraine comme par exemple : " La Lorraine monastique " de Michel Parisse.

Mais, comme il le dit lui même dans sa préface :

" On compte par dizaines, voire par centaines, les établissements religieux que le Moyen Age a vu naître en Lorraine.

Le dénombrement n'est pas simple car nombre de créations furent éphémères, parfois les fonds d'archives sont démunis et bien des petits prieurés ont à peine laissé de traces. "

En guise de conclusion provisoire, trop peu de renseignements concernant l'Abbaye de Selaincourt sont parvenus jusqu'à nous ; mais peut-être avec beaucoup de patience sera-t'il possible de découvrir d'autres faits plus précis, en suivant la seule piste qui ne repose pas sur des propos rapportés.

Cette " preuve " est une simple mention " Sillaincourt " figurant dans un dénombrement des prieurés[4] du diocèse de Toul datant de 1677[5]. Cette mention ne figurait pas encore dans une précédente liste datant de 1402[6], et n'était déjà plus reprise en 1711[7].

Nous devons également ajouter que certains prieurés, comme celui de Vandeléville[8], ont seulement compté un moine, voire un prêtre : le prieuré était simplement une maison prieurale.

 

Il subsiste donc bien peu d'espoir de voir figurer Selaincourt au rang des établissements monastiques ayant marqué le Moyen Age lorrain.

Mais nous sommes persévérants...

 

Dans l'immédiat, notre curiosité monastique devra se tourner vers la maison mère de ce prieuré, la demeure des Seigneurs Hauts-Justiciers du village : l'Abbaye de Saint-Epvre lès Toul.

 

Saint-Epvre les Toul

Le propos de ce chapitre n'est pas de conter l'histoire exhaustive de cette puissante abbaye du moyen âge[9], mais de présenter un établissement bénédictin dont l'abbé a été le Seigneur de Selaincourt, au moins depuis 812[10], jusqu'à la Révolution.

Dom Calmet nous servira de guide :

 

Abbaye de Saint-Evre au XVIIIe siècle

" Abbaye de SAINT-EVRE :

L'Abbaye de saint Evre, ou Saint Aper, située dans la ville de Toul & au midy dans un village, qui peut être considéré comme un fauxbourg, est la plus ancienne Abbaye du Diocèse de Toul ; elle tire son nom de Saint Evre septième Evêque de cette ville, mort après l'an 500. Ce Saint en jetta les fondements, & choisit sa sépulture. Plusieurs des Evêques ses successeurs y furent aussi enterrés [...] .

Nous avons un diplôme original très remarquable de l'Empereur Lothaire de l'an 845, par lequel il donne à Léorard Chor-Evêque de l'Eglise de Toul, une Eglise située pas loin des murs de cette ville, qui lui appartenoit. [...] Cette Eglise consacrée à saint Maurice avec une famille, [...] qui en dépendoit et qui étoit située entre les deux chemins publics. [...] Lothaire donna ce terrain aux Frères de Saint-Evre avec ses dépendances, maisons, champs, terres cultivées & incultes, vignes, forêts, prés, paturages, eaux, &c. Ensorte que désormais leditd Leorard puisse disposer de tout le terrain, comme les autres choses qui lui appartiennent.

De tout ceci je conclus, qu'en 845, Léorard Cor-Evêque de Toul, étoit aussi supérieur des Frères de Saint-Evre, que l'Eglise de ce lieu étoit consacrée à Saint-Maurice, comme l'est encore à-présent l'Eglise de l'Abbaye. Qu'alors l'Ordre monastique n'étoit pas encore établi dans ce lieu, & que les Frères de Saint-Evre, qui demeuroient près de son tombeau, n'étoient pas encore maîtres ni de l'Eglise de Saint-Maurice, ni des habitations, ni du terrain des environs, que Léorard leur supérieur acquit seuleument en 845.

Ainsi on a lieu de croire que les premiers qui desservirent l'Eglise de Saint-Evre, étoient des Clers, suivant la Règle Apostolique prescrite dans les actes des apotres [...] . Les premiers habitants de ces maisons étoient des Clercs séculiers, vivant en communauté, & possédant leur biens en commun, à l'imitation des premiers fidèles de Jérusalem.

Le premier Abbé de saint Evre, dont on ait connoissance est Apollinaire, qui vivoit en 579, & qui gouverna, dit-on, en même tems les Abbayes d'Agaune & de saint Bénigne de Dijon ; ce qui fait croire que la première règle monastique, que l'on observa à saint Evre, fut la règle de Tarnate ou d'Agaune, qui n'est autre que celle de saint Augustin, écrite d'abord pour les Religieuses, & ensuite adaptée à des Religieux. Ce qui confirme la liaison qui étoit anciennement entre les monastères d'Agaune et de saint Evre, c'est que le premier Patron de saint Evre étoit saint Maurice, comme il l'est encore aujourd'hui.

Il y en a qui croient que la règle de St. Benoît n'y fut introduite que sous Frotaire élu Evêque de Toul en 820, & mort en 840. Il avoit été religieux à Gorze & y avoit appris l'observance de la règle de Saint Benoît, qu'il établit à Saint Evre, dont il fut fait Abbé ; mais le titre du Cor-Evêque Léorard, que nous avons cité, paroit décisif pour prouver que l'an 845, la communauté des Clercs subsistoit encore à Saint Evre, & que la règle de Saint Benoît n'y étoit pas encore reçuë. [...]

Entrée de l'abbaye de Saint-Evre au XIXe siècle

L'Eglise de l'Abbaye de Saint Evre fut détruite en 1552, après sa démolition on fit office dans le réfectoire, qui étoit assez vaste et bien voüté. La nouvelle église qui se voit aujourd'hui, fut commencée en 1561 par Jacques de Tavagny Abbé de Saint Evre, & achevée par son neveu & son successeur Louis de Tavagny. Elle fut rebâtie sur les anciens fondements ; mais elle fut moins exaucé, & l'on n'y voit plus de mausolées, ni les anciens monument qui la rendoit si respectable. Elle fut dédiée le 30 Aoust 1651, par le même Abbé Louis de Tavagny, Evêque de Christopole.

Il y a dans l'Eglise de l'Abbaye trois chapelles en titre, Savoir : 1. La Chapelle de Sainte Croix, dont l'Abbé est collateur, chargé de deux messes par semaine.

2. La Chapelle du Saint Sépulcre, à la collation de l'Abbé, elle fut fondée en 1360.

3; le Chapelle de Sainte Marie Magdeleine, ou d'Amon unie à la mense conventuelle par le Pape Clément VIII. Les autels de ces Chapelles ont été ruinées avec l'Eglise en 1552.

Il y avoit à Saint Evre un hôpital pour y recevoir les pauvres & les pélerins.

... "[11]

Un article complet[12] signé par Francine Roze, est paru dans le " Pays lorrain " en 1981 ; il donne une version plus précise de l'histoire de l'abbaye de Saint-Evre.

" L'abbaye Saint-Evre de Toul se dressait en dehors des murs de la cité, dans un faubourg qui porte aujourd'hui son nom, au sud-ouest de la ville : elle s'étendait sur une large surface, entre la route qui mène de Toul à Vaucouleurs, à l'Ouest, et le canal latéral à la Moselle, à l'Est. C'est la plus ancienne abbaye du diocèse de Toul. Les circonstances de sa fondation, la date de celle-ci et les débuts de son histoire restent mal connus. Les textes sont peu précis sur ces points-là, encore que pour certains épisodes on ne manque pas de détails. Il est certain que l'abbaye tienne son existence de Saint-Evre lui-même : " Le même Saint-Evre commença à construire en dehors des murs de la ville une basilique sur laquelle il veillait glorieusement et où les fidèles venaient en foule se rassembler... ". Elle fut un temps dédiée à Saint Maurice, martyr de la Légion Thébaine, dont le culte était en pleine expansion vers 516-524 (ce qui permet de situer approximativement sa fondation vers le milieu du VIe siècle) et très répandu un peu partout dans le monde chrétien. Saint-Evre lui vouait une dévotion particulière et lui consacra ainsi le premier édifice qu'il fonda au diocèse de Toul. L'abbaye fut terminée après la mort de Saint-Evre par son successeur immédiat, Albaut, huitième évêque de Toul.

Supplantant Saint-Maurice, Saint-Evre devint peu à peu le patron de l'abbaye : " Il était un évêque des plus connus de son temps ", écrit E. Martin ; après sa mort, son tombeau ne tarda pas à devenir l'instrument de grâces précieuses, le théâtre de beaucoup de miracles, le centre de fréquents Pèlerinages. Son culte se répandit rapidement dans les diocèses avoisinant celui de Toul, où plus de cinquante paroisses lui étaient dédiées.

L'abbaye se développe ensuite rapidement ; certains évêques de Toul, comme Antimond fin VIe, début VIIe siècle) et Magnalde (fin VIIe début VIIIe siècle) s'y font enterrer. Le corps de ce dernier reposait dans l'église à gauche, au pied de l'autel de Saint Christophe.

L'établissement est réformé une première fois au IXe siècle par Frotaire, abbé, puis évêque de Toul; au Xe siècle, Saint-Gauzelin, évêque de 922 à 962, y introduit la réforme de Gorze; enfin, vers l'an mil, Berthold, évêque de 996 à 1019, fait appel à Guillaume de Volpiano, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, pour introduire à son tour la règle de Cluny ; Vers 1036, l'abbaye est détruite par Eudes, comte de Champagne ; elle est reconstruite par Brunon, évêque de 1026 à 1052 et futur pape Léon IX ; Puis elle s'enrichit, devient florissante et achève de se constituer; Elle fonde ses derniers prieurés[13] et prend l'allure générale qu'elle aura jusqu'à la Révolution. Elle s'accroît au Xllle siècle d'une léproserie et d'une maladrerie. En 1552, lors du siège de Metz par Charles Quint, l'abbaye subit des démolitions en même temps que les édifices situés devant les remparts de Toul; elle se releva de ses ruines et subsista jusqu'à la Révolution...

Les nombreux bâtiments de Saint-Evre formaient un vaste ensemble clos de murs, entièrement disparu aujourd'hui. De forme à peu près quadrangulaire, le périmètre de l'enclos était d'environ 975 mètres pour une surface de 5 ha 4 a, alors que les dimensions de l'autre abbaye bénédictine de Toul, Saint-Mansuy, étaient un peu intérieures.

[...] "

Les quelques documents en provenance de l'abbaye de Saint-Evre, conservés aux archives départementales de Meurthe et Moselle, renferment essentiellement des textes concernant son temporel. Ils décrivent les obligations des habitants de Selaincourt envers leur seigneur. Nous reviendrons sur ce sujet dans un prochain chapitre.

Saint-Evre !

Nous évoquons régulièrement son nom depuis le début de notre balade, et personne n'a encore songé à le présenter...

Il n'est que temps de remédier à cette lacune.